Paroisse Sainte Marie de Magdala

Un espace ouvert à tous à Sanary

Homélie du Père Pierre (Colombani) - jeudi 2 avril 2015 

JEUDI SAINT


Mes amis, 

 
Au moment où les synoptiques font le récit de l’Institution de l’Eucharistie, évoquée au travers de la première Epitre aux Corinthiens de St Paul, St Jean nous propose le lavement des pieds.


Comment faire le lien entre les deux textes ?


Certes, on pourrait dire que l’Eucharistie nous renvoie à une éthique, à une pratique de l’amour. Pourtant, il y a un aspect plus fondamental dans le lien à trouver entre ces deux récits.


Pour comprendre ce lien, il nous faut revenir à la figure emblématique de Pierre. Pierre nous ressemble, il est tellement humain, il nous rejoint dans ce que nous sommes les uns les autres. Il est dans le refus, plein d’humilité « Tu ne vas pas me laver les pieds, Toi le maître ». Derrière cet acte d’humilité, peut-être que se cache l’orgueil de l’humanité. En effet, quand nous disons « Non, Seigneur, tu ne vas pas me laver les pieds », nous renvoyons l’image d’un Dieu tout puissant, d’un Dieu omniprésent, extraordinaire, devant lequel nous devrions nous aplatir. Cette réaction de Pierre est une façon de nous dire notre propre conception de Dieu : un Dieu lointain qui ferait de nous des serviteurs, devant lequel nous devrions nous soumettre.
Ainsi Pierre, dans cette humilité et cette générosité, nous ramène à la religion où nous plaçons Dieu sur un pied d’estalle, devant lequel nous devrions ramper en étant des esclaves. Or, le projet de Dieu n’est pas de faire de l’homme un esclave, mais de faire de l’homme, de chaque créature, de toute la création un champ d’amour, de participation, parce que Dieu, en tant que Créateur, est Celui qui se donne, qui se fait pauvre de lui-même pour laisser surgir l’autre au travers de cette humanité que nous sommes, au travers de l’animalité, de la végétalité, minéralité, l’Autre dans toutes ses dimensions de Vivant. Pour que cet autre surgisse, Lui se retire.


Le lavement des pieds renvoie à cette mémoire du retirement de Dieu pour laisser émerger la création.
Il y a donc, dans l’acte du lavement des pieds, une sorte de mort de Dieu. Dieu meurt à lui-même pour que la vie puisse éclore. Le lien entre le lavement des pieds et l’institution de l’Eucharistie est là car le Seigneur, qui va se donner au travers du pain et du vin, au travers de son corps et de son sang, qui va se donner sur la croix jusqu’à mourir pour ressusciter, est Celui qui vient proposer de nous laver les pieds.


Ainsi l’acte divin par excellence n’est pas la toute-puissance, mais cet abaissement dans l’Amour, ce que St Paul appellera la kénosis, l’abaissement. Ce n’est pas un abaissement où l’être perd sa dignité, mais au contraire, un abaissement pour permettre le relèvement.


Oui, Dieu est Tout Puissant, mais cette toute-puissance vient nous rejoindre pour nous mettre en situation de dignité. Ainsi quand Jésus nous dit ensuite « Ce que j’ai fait, faites-le vous-mêmes », bien sûr que nous pouvons le décliner comme un appel à une éthique et nous aurons raison de l’entendre ainsi, mais plus radicalement encore, lorsque Jésus nous dit « ce que j’ai fait, faites-le », Il nous propose d’entrer dans notre identité divine. L’identité divine est la capacité à sortir de nous pour devenir serviteurs, don de nous-mêmes, don d’amour.


Ainsi, le lien entre l’institution de l’Eucharistie et le lavement des pieds est dans cette capacité à l’abaissement qui non seulement nous dit le projet créateur, mais aussi son projet pour faire de nous des coparticipants de sa création.


Alors, chaque fois que nous serons capables, là où nous sommes, de devenir des serviteurs, serviteurs de l’amour dans le couple, dans la famille, dans toutes nos activités les plus diverses, dans nos responsabilités, prenons conscience qu’en vivant ce temps du lavement des pieds, nous devenons acte eucharistique et nous permettons ce processus de déification du monde.


Oui, quand le grand Pierre Teilhard de Chardin parlait de la « Messe sur le Monde », ce n’est pas simplement de célébrer une messe au-dessus du monde comme si nous entrions dans un acte de prosélytisme, où nous appellerions tous les hommes, toute l’humanité, toute la création à devenir chrétien, mais plus fort que cela, c’est une façon de dire aux vivants « Tu deviens vivant en te déifiant quand tu sors de ton enfermement pour vivre l’être avec l’être, l’être pour l’autre, l’être avec l’autre, l’être en communion ».


Nos systèmes politiques, économiques, toutes les organisations sociales et sociétales ne sont qu’un pâle reflet de cette dimension haute que Jésus propose au moment où Il nous lave les pieds et nous dit « faites de même les uns les autres. ».
L’évocation du Livre de l’Exode ne nous dit pas autre chose dans le sens d’un acte mémorial, c’est-à-dire faire anamnèse, mémoire de ce que tout dans la création est mouvement de vie quand cette vie devient offrande à l’autre. Pensons à cela, méditons-le. Le lavement des pieds, que je vais maintenant vivre dans ce rituel avec quelques amis, n’est que l’expression symbolique de ce que nous devons devenir ensemble.


Ainsi, l’Eglise doit laver les pieds au monde, laver les pieds de toute la création. Nous ne sommes pas chrétiens pour nous-mêmes, pour nous enfermer dans une chapelle, dans une Eglise, une institution, mais nous sommes chrétiens pour devenir offrande au monde.


Chaque fin d’Eucharistie devient un envoi en mission, mission qui n’est pas pour rattraper l’autre et le façonner à l’aulne de notre conception, mais rejoindre l’autre pour, avec lui, devenir champ d’amour en entrant dans cette symbolique.
Oui, méditons quelques instants sur ce lavement des pieds, accueillons avec joie, avec grâce cet immense acte d’amour que Dieu nous fait, accueillons le au point de faire passer et d’offrir toutes nos personnes, nos vies, tout ce que nous portons, pour devenir ainsi sacrement, manifestation, épiphanie, visage de la présence de Celui qui nous anime.
« Chaque fois que vous le ferez à l’un de ces petits, c’est à moi que vous le ferez ».


Amen