Paroisse Sainte Marie de Magdala

Un espace ouvert à tous à Sanary

Homélie du Père Pierre (Colombani) - dimanche 8 mars 2015

3ème dimanche de Carême


Is 58, 1-8
Col 2, 6-10
Jn 6, 35-54


Le passage de l’Evangile de St Jean, dans la liturgie de ce matin, déploie pour nous, en ce temps de Carême, toute la mystagogie, c’est-à-dire tout le mystère profond qui est comme présenté dans une catéchèse par le quatrième évangéliste. Il nous demande beaucoup d’humilité.


Cette humilité, c’est peut-être ce dont parle d’abord l’épitre de St Paul aux Colossiens. Appréhendons le Christ, non pas dans les philosophies, non pas avec un esprit mondain, mais appréhendons le Christ dans la foi telle que toute la lignée des Apôtres, des Pères de l’Eglise l’a transmise.


Dans cette appréhension, rappelons nous qu’en 451, au Concile d’Ephèse, les Pères de l’Eglise ont défini quelque chose d’essentiel : ils ont affirmé que Jésus le Christ était une seule personne en deux natures, une nature profondément divine et une nature profondément humaine. Il fallait tenir les deux pour entrer dans la totalité du mystère du Christ. C’est ce dont nous parle ce matin l’Evangile de St Jean. Jésus nous dit « Je suis le pain descendu du ciel ». Comment entendre cette parole quand, au même moment, les contemporains de Jésus se rappellent « N’est-il pas le fils de Joseph, le fils du charpentier ?». Nous avons là réellement l’appréhension de cette double nature. Il est le fils de Joseph, le fils de cette humanité et il est le pain descendu du ciel, celui que nous donne le Père, Celui qui nous donne à manger, Celui dont nous allons avoir besoin pour entrer, non seulement dans la compréhension de qui est Dieu, mais aussi ce qu’est la création de ce que nous sommes nous-mêmes.


Entrer dans cette contemplation de Jésus le Christ dans sa double nature, en ce temps de Carême, c’est comprendre profondément le sens de ce qui s’engage pour nous. 


Sommes-nous simplement dans la surface, dans l’écorce de la vie ou avons-nous véritablement conscience que, dans cette vie, se joue notre réponse à l’appel radical de Dieu ?


Parler de la double nature de Jésus le Christ, c’est en réalité parler de notre propre destinée. Il nous faut nous arracher de cette présence immanente pour aller à la présence transcendante. Il nous faut nous arracher de ce qui nous apparaît comme essentiel en ce monde pour constamment nous rappeler que nos essentiels ne sont que provisoires, que le marche pieds pour aller à un autre essentiel.


Manger le pain de vie, c’est manger la réalité essentielle, comme disait le théologien François Varillon « Aller à l’essentiel de l’essentiel, le Christ ».


Ainsi, appréhender cette double nature, c’est nous appréhender comme humains appelés à se déifier. Aussi cette affirmation de Jésus, dans l’Evangile de St Jean, n’est pas que catéchétique. Mais elle est ontologique, c’est-à-dire qu’elle rejoint ce que nous sommes profondément. Où es-tu Homme ? Qui es-tu ? Vas-tu simplement vivre comme un mortel ou vas-tu te réveiller pour entendre que l’immortalité est déjà inscrite dans ta chair et que le temps de Carême, c’est le temps de se souvenir de cela pour remettre les choses dans leur hiérarchie ? Certes, nous voyons la souffrance, la maladie, le meurtre, les crises. Et pourtant, tout cela n’est qu’un chemin fait de méandres, qui doit nous amener à la porte, à l’essentiel. Me voici, Seigneur. Je suis ton enfant, je suis ta fille, je suis ton fils. Me voici pour réaliser ce pourquoi je suis venu dans ce monde.
Et Jésus, pour nous faire entrer dans cette réalité de la double nature, va l’exprimer en disant « je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de mon Père ». Passer de l’immanence à la transcendance, de l’humain au divin, c’est se défaire de sa volonté a priori, pour entendre l’autre volonté, celle qui nous inscrit dans un projet vocationnel. Quelle est la voix qui m’appelle pour entrer sur la voie droite ?


C‘est le premier enseignement mystagogique retiré de l’Evangile de ce matin.
Il nous fait entrer dans le deuxième grand mystère : celui de l’Eucharistie. Quand Jésus dit : « Je suis le pain de vie », tous nous tressaillons et nous disons que Jésus nous parle de l’Eucharistie. Mais que veut dire l’Eucharistie ?
L’Eucharistie est une épiclèse, c’est-à-dire la descente de l’Esprit Saint sur la matière pour qu’elle soit innervée d’une autre présence. Passer de la nature humaine à la nature divine, cela demande de déployer notre liberté, c’est-à-dire notre oui, le oui à Dieu, pour ne pas être simplement matière inerte, mortelle, mais matière appelée à se déployer. Lorsque nous célébrons l’Eucharistie et mettons le pain sur la patène et le vin dans le calice, nous disons que ces matières, qui vont rester pain et vin, sont pourtant comme retournées et amenées à une incandescence telle qu’elles ne sont plus pain et vin, mais la manifestation efficace, présente de cette réalité du Christ, mort pour nous et ressuscité. 


Communiant, nous nous rappelons que nous sommes mortels, mais que nous sommes aussi appelés à ressusciter. Recevant le corps et le sang du Christ, nous nous recevons nous-mêmes comme christifiés, élevés au-dessus de nous, arrachés à nos dimensions mortelles pour entrer dans la vie nouvelle. Ceci, ce sont pas seulement des paroles éterrées, mais l’affirmation que, quand bien même je vais passer par des corps difficiles que l’on appelle finitude, limite, échec, souffrance, mort, tout ceci n’est pas la fin, mais une préparation, un passage, une pescha, une Pâque. Ce temps de Carême, c’est donc comprendre que l’Eucharistie, qui nous fait contempler dans la matière du pain et du vin, la réalité du corps et du sang du Christ mort et ressuscité, est une préparation aux fêtes de Pâques.


Alors vivons comme des vivants et non comme des mortels. Ce temps de Carême n’est pas seulement privations, efforts, mais fondamentalement cette descente en nous pour contempler cette matière appelée à se déployer et s’épanouir. Où est ton amitié avec ton frère ? Où est ta vie conjugale avec ton époux ou ton épouse ? Où est ta vie de famille avec ton enfant, ton parent ? Où sont tes relations ? Où en es-tu de ta vie ? Comprends-tu que dans tout cela se joue non pas simplement une existence où s ‘accumulent des faits que l’on qualifierait de hasard, mais ton existence comme le temps du Royaume de Dieu, comme le temps de la sainte réponse.


Ainsi, dans son passage, le prophète Isaïe nous dit « Arrêtez d’être là à faire des des holocaustes, des sacrifices inutiles, comprenez que le vrai sacrifice, c’est de donner le pain à celui qui a faim ». Donner le pain, ce n’est pas simplement faire l’aumône, donner une piécette, mais c’est donner le Christ, donner la dignité à l’Homme, toute sa valeur, le sens de qui il est. Aussi dans ces peuples qui souffrent, dans ces êtres déconsidérés, dans les injustices sociales, dans tout ce que nous traversons, il est temps pour nous de dire la valeur de l’Homme, non pas en tant qu’homme, mais en tant que fils de Dieu. Sortons de nos anthropocentrismes, sortons de cette culture de l’Homme en tant que Homme et ouvrons nous à la culture de l’homme comme fils de Dieu. Ainsi nous saurons vraiment gouter le pain venu du ciel et nous serons dans cette certitude que la vie éternelle est déjà commencée quand nous ouvrons le chemin de la dignité, qui fait de cet autre et de moi-même, non pas simplement celui qui passe par les méandres d’une existence, mais celui qui, au travers de ces méandres, rejaillit, rebondit et ne cesse de redire : me voici Seigneur. 


Alors oui, nous serons, comme le dit l’Evangile de St Jean, déjà des ressuscités. 


Accueillons ce pain de vie, mangeons-le, manduquons-le et entendons que l’Eucharistie est ici dans l’acte rituel, liturgique, mais elle est toute notre histoire, toute l’Histoire, toute la création, tout le cosmos, tout ce temps en devenir où le Père de toute éternité nous dit « Mon enfant, aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le paradis ». Amen