Paroisse Sainte Marie de Magdala

Un espace ouvert à tous à Sanary

Homélie du Père Pierre (Colombani) - dimanche 29 mars 2015 

Dimanche des Rameaux


« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?»


Tous les exégètes, tous les théologiens, se sont interrogés depuis deux mille ans sur cette parole étrange de Jésus. Comment Lui, le Fils du Très haut, comment Lui, dans cette pleine conscience de sa divinité, a-t-il pu prononcer une telle parole : « Mon Dieu, pourquoi m’as-abandonné ? »


En réalité, au moment où Jésus prononce cette parole, il vient réunifier, réassumer toutes ces paroles que nous prononçons en tant qu’hommes, ces moments où nous sommes pris par le doute et où nous disons « Si Dieu existait, cela ne serait pas », ces moments où nous sommes divisés intérieurement, division qui va amener ces hommes, ces femmes, ceux là même qui avaient accueilli en Jésus le Roi d’Israël, et qui vont se mettre à crier « Crucifie-le ». Cette foule délirante, c’est notre foule intérieure, cette foule qui, au plus profond de nous, constamment nous met dans ce déplacement où nous voudrions être à Dieu et en même temps nous sommes tellement de cette terre. C’est un combat que Jésus va livrer en assumant la croix. 


Oui, par cette lecture de la Passion en ce dimanche du temps des Rameaux, entendons que le sacrifice de Jésus n’est pas un sacrifice subi. Ce n’est pas Lui qui va vivre la mort parce que nous lui infligeons la mort, mais Il va aller, jusque dans la mort, signifier sa fidélité au Père. « Quoiqu’il advienne, Ô Père, je suis ton Fils ». Ainsi cette parole « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », prend une dimension étonnante : Jésus vient nous épouser dans notre doute et par là nous conduire à la croix, à mourir à cet homme divisé, à cet homme séparé, à cet homme du doute, pour entrer dans l’Homme Nouveau, pleinement manifesté dans le Ressuscité ; mais celui-ci ne peut pas faire l’économie de la mort, non pas seulement la mort du corps, du tombeau, la disparition de ce corps que nous avons tant choyé, mais la mort de cette toute-puissance qui nous tenaille, nous habite et qui voudrait nous faire croire que nous sommes des dieux, alors que la dimension de divinité en nous est appelée à s’inscrire dans une ouverture au Père, dans une altérité, dans une communion, dans une alliance, un être-avec.


Ainsi, Jésus sur la croix, prononçant ces paroles, « Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? », vient faire mourir l’homme ancien et prépare à aller vers le tombeau de Pâques.


Oui, ce temps de la Passion relu en ce dimanche des Rameaux, doit devenir pour nous un moment essentiel d’articulation : sommes-nous prêts à faire le grand saut, à quitter cette vieille humanité pour entrer dans le Royaume du Père ? Si cela est, alors nous devons faire le choix de Jésus en tant que Christ. Faire ce choix, c’est faire le choix de cette dimension haute de la vie, où désormais nous croyons que notre existence est comme un chemin qui nous conduit vers le Père, et où tous les événements sont des moments où nous avons à passer de l’autre côté, car la vie personnelle, conjugale, familiale, professionnelle, politique, dans toutes ses dimensions, dans tous ses replis, n’est pas une simple vie profane. Elle est profane tant que nous sommes dans le doute, tant que nous crions « Crucifie-le », tant que nous disons « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », mais elle devient religieuse, sacrée, quand nous acceptons de mourir sur la croix, de faire taire en nous, désormais, l’homme de la terre, de l’adama, pour devenir cet homme nouveau, qui va entrer dans la dimension haute, dans la capacité à pardonner. "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », dans la capacité à aimer « Aimez-vous comme je vous ai aimés », dans la capacité à être dans le don de soi comme Lui s’est donné sur la croix, à être dans la capacité du service comme Lui qui a lavé les pieds à ses amis. L’Homme Nouveau, ce n’est pas un programme, un titre, une idéologie, mais c’est une transformation, une régénération. Nous pourrons pleurer sur la terre qui souffre, nous pourrons décrier les catastrophes écologiques, condamner les injustices de par le monde, récrier face à la crise économique, pleurer devant les drames, catastrophes des avions s’écrasant, hurler devant les guerres terrifiantes, mais si nous ne sommes pas régénérés de l’intérieur, si nous ne touchons pas à l’Homme Nouveau, alors nous serons toujours dans l’extériorité de nos récriminations et nous ne serons pas l’Homme debout, l’Homme Nouveau, ressuscité, dont la Résurrection a appelé au préalable ce moment de la croix où nous nous abandonnons dans cette prétention égotique. 


Le temps de la Passion, ce n’est pas simplement le temps où nous aurions à pleurer sur la mort de Jésus, mais nous devons pleurer sur notre propre mort, c’est-à-dire ces moments où nous sommes dans le silence d’une humanité qui ne sait pas, qui ne sait plus, qui ne veut pas savoir, qui vit en amnésie, qui fait comme si nous n’étions pas destinés à cet autrement que nous appelons Dieu, et dont le nom est tellement galvaudé, car ce n’est pas le dieu auquel nous croyons, le dieu tout puissant qui nous éviterait les blessures, les colères, les drames. Il nous faut épouser le Dieu de Jésus Christ, celui qui nous confère l’Amour, qui nous configure à l’Amour, qui nous apprend à être dans le don de nous. Dans ce don-là, nous saisissons la dimension de la Vie Eternelle, car le don, c’est le déploiement de la Création, le principe premier de la Création, berechit, enarché, le moment de l’éclosion absolue, l’apocalypse, maranatha, viens Seigneur. Oui, le don de soi, c’est tout cela. 


Alors, avec Jésus, mourrons sur la croix de notre égo et avec Lui, marchons vers le temps de Pâques, le temps de la Résurrection, où désormais ces tombeaux ouverts doivent devenir ces existences qui laisseront passer désormais, dans le silence de nos inquiétudes, le souffle divin, le pneuma, l’Esprit Saint qui nous remet sur le chemin de la recréation Nos existences ne sont pas un conte de fées, mais cette réalité où nous butons dans la vie, où nous buterons un jour dans la mort. Tout cela est un chemin où, peu à peu, nos yeux doivent s’ouvrir pour Le reconnaître, Lui le Ressuscité qui nous dit « Avec moi, viens ressusciter ».


Entrons dans cette Semaine Sainte. Préparons-nous au Jeudi Saint pour vivre ce temps du Lavement des pieds pour être à nouveau baptisés dans ce Seigneur qui nous appelle à la vie. Préparons nous au Vendredi Saint pour vivre cette Passion et, en la contemplant, contemplons notre vie qui doit devenir passion pour entrer dans la nuit de Pâques, dans ce chemin de l’exultet, où nous crierons « Il est vraiment ressuscité !».


Oui, cette Semaine Sainte, c’est le résumé de notre histoire, de nos histoires et de l’Histoire.


Si nous vivons ainsi, alors, comme Lui qui est Saint, nous deviendrons des saints, non pas des gens purs ou parfaits, mais des saints c’est-à-dire de ceux qui se recevant dans le don de l’Amour, deviennent don d’Amour à leur tour. Alors, oui, avec Jésus en croix, nous pouvons dire « Père, tout est accompli ». Amen