Paroisse Sainte Marie de Magdala

Un espace ouvert à tous à Sanary

Homélie du Père Pierre (Colombani) - dimanche 14 septembre 2014


Ex 17, 8 à 13
1Co 1, 18 à 25
Jn 12, 31 à 36a


Frères et sœurs, amis, vous l’aurez remarqué, lorsque nous nous croisons dans la rue et que nous demandons des nouvelles des uns des autres, pour peu que nous traversions des difficultés, des épreuves, nous avons cette expression qui revient souvent : "que veux-tu, il faut bien porter sa croix " Dans cette expression, nous sentons dans le langage populaire à quel point l’évocation de la croix a quelque chose de lourd, d’handicapant, voir d’aliénant, comme si l’évocation de la croix était de porter le poids du monde, voir la croix comme un boulet. Nous tirerions un boulet.


Cette année, dans le cadre des journées d’éthique, je vais proposer de revisiter le film, de 1986, Mission. Dans ce film, on pourra voir celui qui se transforme et se convertit, alors qu’il n’était qu’un mercenaire, tirer derrière lui toutes ses armes qui avaient habité sa vie jusque là, au point qu’il avait tué son propre frère et pour se convertir, il tire toutes ses armes, mais il les tire comme un boulet.


Est-ce cela le sens de la Croix ?


En vérité, dans l’évangile de St Jean, il y a un entretien polémique, un débat houleux entre Jésus et ses contemporains, les Juifs de l’époque, des croyants comme lui dans la loi de Moïse, qui lui reprochent non seulement de se présenter comme le Christ, mais surtout de présenter un Christ qui ne correspond pas aux catégories de leur foi, quelle que soit la nature de la religion. En effet, oui, il s attendent un Christ, un Messiah, un sauveur, mais, si sauveur il peut y avoir, ce sera un sauveur en gloire, en puissance, qui va résoudre tous les problèmes, par une puissance inouïe, qui sera donc au-delà de l’humain, de l’humanité. Ainsi, nous sentons profondément à quel point le débat de Jésus avec ses contemporains est de savoir quel est le Christ attendu, quel est le Messie attendu, quel est le Salut attendu ? 


Nous avons alors un élément de réponse en entendant en cohérence, en synopse le texte de Paul évoquant, folie et sagesse. Pour les Juifs, cette présentation de la Croix, d’un Christ qui peut mourir est un scandale parce que cela ne correspond pas à l’idée que l’on se fait de Dieu, et une folie pour les païens car la sagesse du monde est au contraire d’essayer de s’élever au-delà de toutes les sources de mort. Et à la suite de Jésus, en tant que chrétiens, nous serions là à faire l’exaltation de la Croix, l’exaltation de la mort, l’exaltation d’un instrument de supplice. Oui, il y a vraiment un paradoxe, et pour ceux qui n’ont pas la foi chrétienne, quand ils entrent dans une église, ils peuvent se dire – mais qu’est ce que c’est que ces croyants qui sont dans une forme de dolorisme à mettre en avant un instrument de mort alors que lorsqu’on cherche un Dieu, on cherche la victoire de la vie sur la mort, on cherche la possibilité de pouvoir s’élever. Ainsi, mes amis, à l’occasion de la fête de l’exaltation de la Croix, nous sommes ramenés au cœur même du sens du salut que nous propose Jésus Christ. En effet quand nous disons que Jésus a été fidèle au Père, jusque sur la Croix, nous ne pensons pas une seule seconde que Jésus s’est soumis à un père fouettard qui l’aurait obligé à mourir pour être obéissant. L’obéissance de Jésus jusque sur la Croix, cela veut dire que, malgré la mort que les hommes vont lui infliger, jusqu’au bout il proclame non seulement son attachement au Père, mais il proclame et il affirme le Salut. Ce salut se fait dans la fragilité, dans une sagesse de fragilité. Fragilité, cela veut dire que je ne peux pas accueillir la fécondité de la vie, la plénitude de la vie si je ne traverse pas ce qui m’apparaît comme difficile. Lorsque nous allons mettre un luminion devant une icône, devant une statue du Christ, de la Vierge, de tel saint, qu’attendons-nous ? Pensons-nous un seul instant que Dieu va faire à notre place ? Si nous pensons ainsi, alors nous sommes comme ces juifs qui disaient : c’est un scandale ce que tu nous racontes, la Croix des chrétiens est un scandale ou alors nous sommes comme des païens disant : c’est une folie. ¨Pour entrer dans la sagesse de Dieu, il faut, qu’au moment où nous présentons notre luminion devant l’icône du Christ, de la Vierge, de tel ou tel saint, ou devant une statue, il faut avoir conscience que, en réalité, ce temps difficile que nous traversons est la grande question que Dieu nous pose. Non pas qu’il ait voulu l’épreuve, mais l’épreuve est inhérente à notre condition humaine, et dans cette épreuve il nous pose la question : que crois tu ? Crois tu que cette épreuve soit la fin pour toi ? Crois-tu que cette épreuve soit la mort pour toi ? Par épreuve, nous entendons : la maladie, la vieillesse, le chômage pour certains, le viol, la violence, la guerre, les blessures les plus folles et nous entendons aussi la mort qui est la radicalité absolue de l’épreuve. Dans tout cela, le Seigneur nous dit : crois-tu que cette épreuve est le terme pour toi ou crois-tu qu’au travers de cette souffrance, de cette résistance, il y a la possibilité d’un autre chemin ? et Jésus va manifester son état de Christ en disant que, malgré la mort que vous m’infligez, je vais vous signifier qu’il y a un autre chemin : le troisième jour Il est ressuscité. La Résurrection, ce n’est pas simplement comme on pourrait le dire en tant qu’être humain, une image, une mythologie, quelque chose qui vient nous rassurer, mais la Résurrection du Christ vient nous faire revisiter tous ces moments difficiles que déjà existentiellement nous traversons et qu’un jour nous connaîtrons dans l’ultime de notre destinée lorsque nous passerons de l’autre côté du voile.


Ainsi, il nous faut être dans cette conviction que, pour vivre réellement le sens de la Croix, il ne suffit pas de regarder la Croix de Jésus et de dire qu'elle nous sauve, mais cette Croix nous sauve si nous l’incarnons, si nous nous l’approprions, si nous la devenons. Car si la Croix de Jésus en tant que telle, objectivement vécue dans cet événement il y a deux mille ans, si cette Croix du Christ nous sauvait de manière extérieure, alors depuis deux mille ans le monde ne serait plus ce qu’il est encore en ce XXI° siècle. Trop de chrétiens ont vécu dans l’illusion de dire la croix nous sauve et sont entrés dans une forme de fétichisme. La Croix du Christ me sauve si ma vie devient la croix, mais pas la croix comme je porte un boulet, comme si j’étais soumis à une autorité quelconque, mais la croix dans la liberté parce que je sais que, dans ce que je traverse, je te rencontre mon Seigneur et je deviens cet autrement parce que par ton Esprit Saint tu vas m’insuffler et tu vas me permettre de trouver cette altérité du chemin, ce recommencement du chemin, cette résurrection du chemin.


Ainsi, Moïse, à qui on tenait les mains, Moïse qui levait ses mains, Moïse qui n’en pouvait plus de lever ses mains, mais qui était tenu, Ainsi Moïse ouvre le chemin de toute l’humanité et combien il est difficile de garder les mains ouvertes, car l’épreuve du temps pourrait faire que nous baissions les mains et que nous nous désespérions, que historiquement nous nous disions mais où est Dieu ? Et là, alors que dans l’épreuve du temps, Moïse a été soutenu, qui va soutenir nos mains ? C’est le temps de l’Eglise. Il y a ceux qui ouvrent les mains et il y a ceux qui les soutiennent. Entendons que l’Eglise, ce n’est pas une institution, ce n’est pas telle ou telle communauté, mais l’Eglise ce sont ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces vieillards qui, deux, trois, dix, cent, mille milliards, se rassemblent et ensemble se soutiennent pour rester des hommes ouverts, des femmes ouvertes et percevoir au travers de chaque difficulté, de chaque blessure, l’autrement du chemin et se dire, se dire les uns aux autres, se murmurer : regarde, vois, entends le signe du Père qui t’appelle, et qui te fait devenir Christ avec Jésus, par le souffle de l'Esprit, qui t'est envoyé. Et là, réellement, nous devenons la nouvelle humanité.


Comprenons, mes amis, à quel point, l'exaltation de la Croix, c’est réellement le projet de Dieu, c’.est tout le message qu’il nous faut annoncer. Alors, on peut pleurer devant ce monde et se dire que, vraiment nous traversons une époque épouvantable : le chômage, la violence, le racisme, les guerres, tout cela qui nous vient par les médias, et dans tout cela, non pas rester des hommes et des femmes debout par illusion, ou parce que nous nous cacherions au travers d’une religion, mais des hommes et des femmes debout parce que, dans tout cela, nous sentons qu’il nous faut transmuter, retourner la matière, qu’il nous faut faire, à partir de ce chemin apparemment chaotique, l’harmonie nouvelle, la Jérusalem d’en-haut, l’Eden attendu, tous ces moments de réalité s’ils deviennent pour nous matière transformée. Où es-tu dans ton couple, où es-tu dans ta famille, où es-tu dans tes relations amicales, où es-tu dans tes responsabilités professionnelles, où es-tu dans ta vie associative, où es-tu mon frère, ma soeur ? Es-tu véritablement dans cette transmutation, dans cette pesha, dans cette Pâques qui part de la Croix parce qu’il nous faut être ouverts, ou es-tu replié sur toi dans tes peurs ? Telle est la grande question qui nous est posée, tel est le défi de Dieu, telle est la sagesse, folie pour les hommes, mais sagesse pour Dieu.


Puissions-nous dans cette liturgie prendre ce pain et le manduquer, boire à cette coupe et demander de devenir, hommes et femmes, des Croix vivantes, pour que la vie l’emporte sur ce que, apparemment, dit le prince de ce monde : nous serions voués à la mort. 


Christ a vaincu la mort ! Alleluia ! Puissions-nous vivre le Salut, Alleluia ! dans sa Croix féconde, Alleluia.!