Paroisse Sainte Marie de Magdala

Un espace ouvert à tous à Sanary

Homélie du Père Pierre (Colombani) - samedi 10 mai 2014


Actes 2, 22 – 28

1 th 4, 1 - 8                                                                                                                            

Jean 4, 5 - 42         

                                                                                                                                                                                                                                       

Mes amis, comment accueillir ce soir l'épître de Saint-Paul aux Thessaloniciens, en dehors d'un schéma de morale tel qu'on pourrait l'entendre habituellement. En effet il paraît tout à fait insupportable d'entendre ce propos de Paul, qui demande à ce que l'homme respecte sa femme, à ce qu'il ne se laisse pas prendre par le désir, et on se dit tout à coup que ce texte a quelque chose d'anachronique, qu' il ne correspond pas à notre temps.

Or lorsque Paul va parler de sortir de son désir, il veut par là nous faire comprendre que, loin de concevoir son propos comme une réflexion sur la morale sexuelle, il s'agit en réalité de nous défaire de l'être en nous qui n'est qu'un être de désir, un être de pulsions, pour aller, plus profondément, chercher l'être véritable, l'être que nous sommes. Serons-nous simplement dans la surface pulsionnelle qui nous amène à être toujours compulsifs dans nos désirs : désir de possession au plan économique, désir de possession au niveau de la connaissance, désir de possession au niveau de la religion, désir de posséder, avoir ce sentiment que par la possession nous serions comme rassurés. Et là véritablement saint Paul nous dit que si nous sommes toujours dans ce type de comportement, alors nous sommes comme les païens.  Et en disant cela Paul veut nous faire entendre que la Résurrection du Christ, ce n'est pas un propos qui viendrait simplement habiller notre quête cultuelle, que ce n'est pas un habillage religieux, que ce n'est pas simplement un sur ajout que nous mettrions dans notre vie ; mais que, si véritablement nous sommes saisis par la bonne nouvelle du Christ ressuscité, alors, déjà ici-bas, il nous faut vivre comme des ressuscités. C'est-à-dire ne pas seulement nous placer dans un rapport qui sera toujours réactif par rapport à l'événement, mais regarder l'événement avec hauteur en sachant que nous sommes ici pour faire une expérience qui nous permettra de culbuter, de pouvoir trouver " l'autrement " du chemin, ailleurs.

Et c'est exactement ce que va proposer Jésus dans ce passage de l'Évangile de Saint-Jean, lorsqu'il rencontre la Samaritaine. Cette femme est enfermée dans ce que l'on pourrait appeler l' état pulsionnel, c'est-à-dire que, de façon réactive, elle va dire : je ne suis qu'une femme car nous sommes dans une société patriarcale, je ne suis qu'une Samaritaine c'est-à-dire une hé rétique au regard des juifs ; et donc elle accrédite tout ce qui est le fonctionnement des croyances ; et par là donc ce propos de Jésus, qui tout à coup demande à boire, vient bouleverser. Et il y a comme un lien entre ce moment où saint Paul nous dit : attention, vivez en sainteté, vivez comme des ressuscités, et ce moment où Jésus demande à boire à la Samaritaine, on est déjà là dans un rapport résurrectionnel. Il lui demande de quitter ses croyances, il lui demande de quitter ses à priori, il lui demande de quitter ses habillages, pour se laisser saisir véritablement par la rencontre avec le Christ.  Ce Christ, elle l'attend, elle le confesse, au final de l'Évangile que vous venez d'entendre ce soir, oui nous savons, nous croyons que doit venir un Christ, le Christ ! Oui, il doit venir, mais au moment où il se présente elle ne le reconnaît pas, elle est certes bouleversée parce qu'elle sait bien que Jésus doit être prophète, puisqu'il a discerné qu'elle a eu cinq maris et que l'homme avec lequel elle se trouve aujourd'hui n'est pas son mari. Mais elle n'a pas encore saisi la profondeur de ce qu'est le Christ. Et le Christ se signifie par cette capacité à tout bouleverser, à mettre en mouvement la vie. Ne plus simplement correspondre à des schémas préétablis, mais entrer dans le mouvement divin. Et le mouvement divin ce n'est plus d'aller adorer au mont Sion ou au mont Garizim en disant : " je possède Dieu," comme celui qui se laissera aller à son état pulsionnel et qui dira : je possède la connaissance, je possède l'argent, je possède le pouvoir,... Mais être dans l'État résurrectionnel, c'est se laisser emporter par le mouvement divin qui fait que tout est toujours autrement différent. Et dans ce mouvement là, la vie l'emporte sur tout, et lorsque nous disons que la mort a été vaincue par la vie, eh bien ce ne sont pas de vains mots, et c'est véritablement ce processus qui fait que tout est transformé. La transformation, c'est l'Esprit Saint qui vient à notre rencontre, car la Résurrection cela veut dire que désormais, le monde de Dieu et le monde de l'homme sont ouverts, ils communiquent ; et si pendant tout le temps pascal nous laissons les portes royales ouvertes, c'est pour nous rappeler que désormais le tombeau de Pâques ouvert fait que nous sommes des êtres ouverts, et dans cette ouverture il nous faut entrer dans un mouvement où la vie emporte tout, et donc nous pouvons tout reconsidérer, tout recommencer : qu'il s'agisse de la vie conjugale, familiale, sociétale, politique, culturelle, tout est possible autrement.

Qu'est-ce qui fait notre monde dans la violence, quelle qu'en soit la nature, c'est la peur.  Et pour sortir de cette peur il nous faut accueillir ce mouvement de la vie, qui nous dit que tout est toujours possible.

Ainsi ce soir, en priant pour mon beau-père Jean, je ne prie pas par souvenir, car si Jean est parti comme tous les êtres chers que nous pleurons sont partis, et ils ne nous ont pas quittés mais ils sont entrés dans un autrement  de la corporéité et c'est tout le sens de notre histoire. Mais pour nous, pour pouvoir véritablement vivre ce contact autrement avec ceux que l'on dit être des défunts, mais qui ne sont pas des morts, ils sont des vivants spirituels. Si nous voulons véritablement comprendre cet état subtil dans lequel ils sont entrés parce qu'ils poursuivent une évolution, encore faut-il que nous soyons, dés ici-bas, dans ce mouvement évolutif, dans ce mouvement résurrectionnel.

Ainsi, Saint Pierre dans les actes des apôtres, nous disait que le coeur de notre foi c'est que le Seigneur est ressuscité. Aussi, mes amis, ce temps de Pâques est vraiment ce temps où il nous faut constamment revenir sur ce que l'on appelle le kérigme des apôtres, le coeur de la foi ; manduquer sur le Christ ressuscité. En Orthodoxie on ne cesse de dire cette proclamation de foi : " Christ est ressuscité, en vérité il est ressuscité "! Et si nous ne cessons de nous le dire c'est qu'en vérité il nous faut entrer peu à peu dans ce mystère, et par là découvrir que nous sommes désormais appelés à vivre dans une Epiclèse constante. L'Epiclèse, mes amis, c'est la descente du souffle de Dieu, c'est la descente de l'Esprit Saint sur nos matières. Et comme cette descente de l'Esprit Saint sur la matière du pain et du vin c'est que tout à coup nous pouvons vivre l'eucharistie, la descente de l'Esprit Saint sur nous fait que nous pouvons vivre différemment. Allons-nous attendre de mourir pour dire : " je crois en la résurrection ".  C'est aujourd'hui que nous est proposé ce mouvement de renversement de nos histoires. " Christ est ressuscité ! " nous dit : veux-tu  ressusciter aujourd'hui avec moi ?

Et lorsqu'il pose cette question immense à la Samaritaine : " Si tu savais le don de Dieu, veux-tu boire de l'eau que je t'apporte ? "  C'est une question qui nous est posée à chacune et à chacun de nous.  Veux-tu boire de l'eau de ton baptême, car si tu savais le don de Dieu.  Dieu ne cesse de nous donner, et nous sommes tellement recroquevillés sur nous, nous sommes tellement enfermés, engoncés dans nos certitudes, dans nos peurs, dans nos croyances ou dans nos désespérances que nous n'entendons plus, que nous ne voyons plus et que nous ne vivons plus la vie comme un don. Alors que tout est don : la vie est un don,  la nature est un don, les relations sont des dons, tout est don et dans ce don nous devons percevoir à quel point nous sommes convoqués pour aller à cette source, boire, et être émerveillés de tout ce qui est nous est donné . À condition d'accueillir cette puissance de vie qui descend sur nous et que l'on appelle : l'Esprit Saint.

Ainsi, mes amis, entrons de plus en plus dans ce temps de Pâques, non pas simplement comme des poussiéreux, comme des habitués, mais entrons dans la contemplation de ce mystère. Et quand nous prions pour nos défunts, comme nous le faisons ce soir pour Jean, ne soyons pas le coeur plein de larmes, mais ayons là cette vision à transformation : ils passent tous de l'autre côté, mais déjà, nous ici-bas, nous sommes en train de passer de l'autre côté, le mouvement de résurrection est déjà commencé. Ce temps de Pâques est véritablement l'acte mémoriel qui nous replace dans cette espérance. Aussi mes amis, vivons ce temps de Pâques comme la préparation à l'Ascension du Seigneur, comme la préparation de Pentecôte et de la venue de l'Esprit Saint, vivons ce temps de Pâques comme ce temps où réellement la matière humaine va être innervée par la matière divine. Et quand nous disons que le Christ est vrai Dieu et vrai homme, nous confessons ce que nous sommes en train de devenir. Si Saint-Paul nous appelle à la sainteté ce n'est pas seulement une sainteté morale, c'est une sainteté ontologique, la transformation de l'être qui fait que jour après jour il devient autre.

Mes amis, ce soir prenons quelques instants de silence, fermons les yeux, regardons chacune, chacun, notre existence et disons-nous : cette semaine, ces jours-ci, là où je serai, que je sois jeune, que je sois vieux , que je sois actif, que je sois retraité, là où je serai, là où je suis, comment vais-je le vivre cet acte résurrectionnel ?      Car oui, le Seigneur me le dit : " Si tu savais le don de Dieu, en toi."       Amen.