Paroisse Sainte Marie de Magdala

Un espace ouvert à tous à Sanary

Homélie du Père Pierre (Colombani) - dimanche 22 février 2015


Dt 11, 13-21

2Co 6, 1-10

Mt 4, 1-11


Comme habituellement, la liturgie nous propose d’entrer dans ce temps de Carême par l’évocation des Tentations de Jésus au désert.


Il semble que ce matin dans l’Evangile de Matthieu, nous pourrions retenir deux versants : le premier « Si tu es le Fils de Dieu », « Es-tu réellement le Fils de Dieu » et l’autre versant : « Il est écrit ».


A partir de là, nous pouvons mieux comprendre la disposition des trois textes proposés.


Nous avons entendu dans ce livre majeur de l’Ancien Testament, le livre du Deutéronome, ce passage où l’auteur nous dit que nous devons nous attacher les paroles du Seigneur sur le corps, les attacher à l’entrée de nos maisons, une façon de nous dire que nous devons constamment vivre l’anamnèse, la mémoire, nous rappeler qui nous sommes, d’où venons-nous et où allons-nous. « Il est écrit » depuis la nuit des temps que nous sommes enfants de Dieu. Toute la Bible n’a de sens que de nous le révéler. Il est écrit. 


Dans le rituel que nous venons de célébrer au travers de l’imposition des cendres, nous nous sommes rappelés que nous sommes tirés de la terre, que nous y retournerons et que nous oublions souvent l’essentiel dans nos existences.
Ce temps de Carême n’est pas simplement un temps d’effort où nous devrions entrer dans une culpabilité, mais c’est d’abord le temps de l’espérance en nous rappelant, en nous souvenant, en nous secouant : qui es-tu ô Homme, tu es fils de Dieu. Dès lors, si nous percevons : « il est écrit », que dit le Seigneur, alors nous pouvons entrer dans ce combat : si tu es le Fils de Dieu - Oui je suis le Fils de Dieu.


Etre le Fils de Dieu, cela veut dire que, comme le disait St Paul dans sa deuxième épître aux Corinthiens, c’est comprendre qu’aujourd’hui, c’est le temps favorable. Le temps favorable, ce n’est pas le jour où nous serons dans le grand passage, ce n’est non plus le moment où nous réussissons apparemment nos existences, mais c’est ce temps où nous sommes confrontés à ce qui pourrait apparaître comme l’ennemi, comme l’opposant, comme ce qui nous empêche d’être et que nous nous rappelons qui nous sommes, et que dans cette mémoire, nous passons, nous allons, nous naissons véritablement à qui nous sommes.


Ce temps favorable est décliné de trois façons dans l’Evangile de Matthieu ce matin : la multiplication des pains à partir des pierres, la capacité à pouvoir se jeter en haut du temple et la contemplation de tous les royaumes. 


Ces trois déclinaisons ne vieillissent pas. Quelles que soient les époques ou les réalités, nous sommes toujours confrontés à ces trois tentations majeures qui, de façon générique, viennent comme la vague recouvrant le rivage toujours nous rattraper. La multiplication des pains à partir des pierres, c’est le monde du matériel, que nous appelons aujourd’hui le consumérisme, cet espèce de consommation à tout prix, comme si l’épanouissement de l’homme devait passer par la possession absolue de biens. Nous sommes tous pris par cette espèce d’idéologie du matérialisme, du consumérisme. Nos grands spécialistes ne cessent de nous dire qu’il faut relancer la croissance, nous espérons tous que la croissance repartira pour que notre économie soit florissante. Et tous nous sommes pris par le besoin de consommer, car c’est la consommation qui tient l’économie et tenant l’économie, cela tient le social et tenant le social, cela tient le politique, la culture ; c’est cela notre monde. Et nous ne nous apercevons pas toujours que dans tout cela nous sommes comme infiltrés par une sorte de germination d’ une parole qui n’est pas bonne, car elle nous fait croire que parce que nos allons consommer, posséder, nous serions accomplis. Il ne s’agit pas de faire la condamnation, le refus de ce monde matériel, mais de nous rappeler de façon incessante que cela n’est pas l’absolu, l’essentiel, la réalité, que si nous devons effectivement peut-être consommer pour faire marcher l’économie, tout cela n’est que provisoire, passager, et que l’essentiel de nous-mêmes se joue ailleurs. Donc ne pas oublier cet ailleurs et être dans cette mémoire dont parlait le livre du deutéronome : quand bien même tu es pris par les méandres de l’économie aujourd’hui, quand bien même tu es pris par cette dynamique, n’oublie pas qui tu es, fils de Dieu, et qu’à ce titre tu dois d’abord chercher à être debout, dans la dignité d’homme, car être fils de Dieu, ce n’est pas un titre éterré, mais c’est d’abord se rappeler que tu es homme et qu’à ce titre tu ne seras homme que si tu te respectes, que si tu respectes l’autre, que si tu partages ton pain avec celui qui a faim et que l’économie, la production, que tout cela n’est intéressant, que si nous sommes capables de nous dire oui, mais pour le bonheur de tous et qu’à ce titre donc, il faut vivre la solidarité, la responsabilité, à titre individuel, communautaire, national, international. Où es-tu Adam ? Où sommes-nous dans cette grande question d’une économie, d’une politique, d’une culture qui construisent l’homme ? Où sommes-nous dans la cité ? Quelles sont nos responsabilités ? Voilà le temps du Carême, qui n’est pas de rester arcboutés en se fouettant et en disant « Seigneur je mets ma tête dans la cendre pour être près de toi », si je ne suis pas près de mon humanité, personnelle, sociale, collective, 


Il y a ensuite la deuxième déclinaison : se jeter en haut du temple. Regardez tout ce qui se passe dans les confrontations religieuses, tous ceux qui nous parlent au nom de Dieu, dans l’Islam, le Christianisme, le Judaïsme, le Bouddhisme, dans tous les « ismes », ne sont-ils pas comme ce tentateur qui nous conduit en haut du temple pour nous dire « jette-toi et tu seras porté, car oui Dieu t’accompagne car tu es dans la vérité ». C’est l’idéologie de la vérité, mais il n’y a qu’une vérité : se rappeler cette parole de façon incessante que l’homme n’est homme que parce qu’il y a Dieu, et dans cette posture, rester humble, car la vérité ne se décrète pas, ne s’affirme pas, mais se vit dans ce décentrement de la croix, parce que tu nous donnes, tu es capable d’aimer et en te donnant tu meurs à toi-même, à ton égo, à ton idéologie, à ta croyance, pour être dans ce renouvellement, dans ce que tu ne soupçonnais pas et ainsi la vérité vient briser toutes nos vérités. Dès lors, nous devons toujours vivre le rapport au divin au travers du religieux avec beaucoup de prudence, d’humilité, dans un esprit d’œcuménisme, interreligieux, parce que, par nécessité, la vérité va devoir se partager avec l’autre, non pas par tolérance, mais par vérité absolue. Qui serions-nous si nous disions avoir la vérité et l’autre être dans l’erreur ?


C’est ce qui a tué le Christ. On a voulu le tuer au nom de la vérité. Si nous voulons être des disciples du Maître, portons la vérité dans l’écoute d’une vérité qui nous met toujours en expatriation de nous-mêmes, dans une altérité, dans une ouverture, un ephata, dans une expansion de soi, personnellement et socialement. La religion n’a de sens que si elle nous relie au ciel en nous reliant les uns aux autres, car le ciel n’est pas simplement une hauteur, mais aussi une largeur (« Va au large »). Et contemple la vérité chez ton frère.


La troisième déclinaison, c’est la tentation de regarder ces royaumes comme si l’homme pouvait par lui-même, dans tous les « ismes », bâtir son bonheur au travers des systèmes idéologiques, politiques, en oubliant qu’il n’y a qu’une seule politique, c’est le bien commun. Le bien commun, ce n’est pas simplement une sorte de partage généreux, mais c’est de nous rappeler que nous sommes tous ordonnés à un bien qui nous dépasse et que le bien qui nous dépasse, c’est Dieu, un Dieu qui fait que nous sommes tous ordonnés à un destin, à un chemin, une histoire, une finalité, un sens. Par conséquent, nous ne sommes pas les enfants du hasard. Dans cette affirmation, nous devons toujours vivre notre histoire comme le marchepieds de l’autre histoire et toutes nos tentatives humaines doivent être tendues vers cet au-delà qui nous questionne et qui nous dit que le meilleur est toujours à venir, que nous ne pouvons pas nous contenter de ce que nous avons construit, que la construction est encore à parfaire et que tous nos inaccomplis sont le lieu où Dieu nous dit « Et alors, ce que tu as fait n’est rien au regard de ce que tu peux encore faire, quels que soient ton temps, ton âge, ta condition ». 


Le temps de Carême, c’est tout cela. N’ayons pas des mines abattues, tristes, mais comprenons que ce temps de Carême, c’est le temps de l’envol, quarante jours à courir vers le tombeau de Pâques, vers le Ressuscité, qui est en Jésus, mais qui est en chacun de nous, ce Christ qui appelle, qui crie au plus profond de nos êtres, et qui nous dit : allez réveille-toi.
Vivons ce temps de Carême comme le temps de l’espace qui grandit en nous. Et alors réellement, le souffle du Ressuscité viendra inoculer nos histoires et nous regarderons autrement notre personne, notre couple, notre faille, nos amitiés, notre travail, nos engagements quels qu’ils soient, et nous irons avec cette foule de l’Evangile pour comprendre que oui, réellement, Dieu nous a bénis, car cette terre est sacrée, puisque tout reste à faire. Devenons des créateurs de l’Histoire Sainte. Alors, je vous le dis, la Résurrection sera en marche. Tel est ce saint Carême qui s’ouvre pour nous. Amen