Paroisse Sainte Marie de Magdala

Un espace ouvert à tous à Sanary

Homélie du Père Pierre ( Colombani ), dimanche 17 février 2013 

Recteur de la paroisse


Deutéronome 11,  13 - 21                

2 Corinthiens 6,  1 - 10

Matthieu 4,  1 - 11

 

 

 

 

         Que peut représenter pour nous ce temps de carême, nous qui sommes inscrits depuis si longtemps dans le christianisme, avec tout cet inconscient collectif, peut-être que dans cet inconscient justement nous confondons le carême, seulement avec un temps de privation, un temps d'efforts, un temps douloureux, difficile. Mais si l'Eglise a pu parler de privations, de temps où il fallait faire effort, il faut peut-être revenir à ce qu'est l'essence même du carême. Nous sommes 40 jours avant Pâques, c'est-à-dire que nous sommes véritablement dans une progression qui va nous conduire petit à petit vers ce qu'il y a de plus essentiel pour nous dans la foi chrétienne : le Christ qui vient rompre les chaînes du péché installées symboliquement au travers de la mort, et tout cela Il va le briser et Il va nous annoncer la Résurrection, autrement dit la Vie Eternelle et surtout la liberté pour l'homme d'être au-delà de ses péchés, d'être Vie.

         Dès lors, ce temps de carême, mes amis, est le temps où nous  devons faire l'expérience de ce qu'est la liberté. Et pour expérimenter la liberté il faut d'abord que je reconnaisse que je ne suis pas un être libre, homme, femme, enfant ou vieillard. Le premier travail consiste dans la conscience, je ne suis un homme, une femme de foi que si je suis un être de conscience. Tous ceux qui n'ont pas la foi diront toujours qu'il n'y a pas de problème, et le fait de dire qu'il n'y a pas de problème dans sa vie montre à quel point nous sommes dans l'inconscience. Dès lors, posons nous la question ce matin, quel regard posons-nous sur notre vie ? Non pas dans une approche culpabilisatrice où il s'agirait simplement de se dire que nous sommes fautifs, mais dans une approche d'espérance. Quelles sont les oeuvres en nous qui restent inaccomplies, et pour lesquelles il va falloir que nous fassions oeuvre avec le Saint Esprit pour qu'il y ait une régénération, pour qu'il y ait une restauration, une rédemption en nous. Car si nous attendons la fête de Pâques d'un simple point de vue cultuel ou festif, le chocolat, les oeufs de Pâques, nous sommes lamentables. Quelle portée a sur nous la foi ? Si nous sommes croyants, si nous sommes chrétiens, il faut que notre foi ait un impact sur ce que nous sommes, un impact sur notre vie, que réellement cette foi nous transforme. Nous ne pouvons pas simplement dire : je crois en Dieu ! et puis être, comme cela chaque jour, un peu, comme l'on peut, au gré des événements en essayant d'être gentils, d'avoir une éthique. Ce n'est pas cela être chrétien.

         Et ce matin justement dans l'Évangile, il nous est donné comme une feuille de route. Le Seigneur, pour commencer son ministère public, ( un ministère qui va le conduire vers Jérusalem, qui va le conduire vers cette confrontation avec les chefs du temple, avec les docteurs de la loi, une confrontation qui l'amènera alors à la mort et à la résurrection), va partir 40 jours au désert. Ainsi, mes amis, il y a là un événement très important, nous ne pouvons pas vivre un chemin spirituel sans passer par des temps de désert, et donc dans ces moments où nous sommes dans notre désert intérieur, ces moments où nous n'en pouvons plus, où nous nous sentons abandonnés, seuls, incompris : " je te prie  Seigneur et tu ne m'entends pas." sachons que ces déserts là sont inhérents à la condition de l'homme ou à la femme spirituels. Oui, il nous faut passer par ces temps de désert, car en ces moments-là nous sommes soumis à l'épreuve mais au sens fort du terme, car éprouvés pour être dans une sorte de rapport à Dieu où nous allons devoir trouver la preuve. Ce n'est pas une preuve mathématique, mais bien une preuve comme dans l'amour, sentir comme une sorte de frémissement à partir de ce dont nous sommes manquants et que nous appelons tellement, par notre corps, par notre esprit, par notre âme, par notre intellect. Ainsi en est-il de ces moments de désert, moments où nous sommes tellement en manque de l'essentiel, en manque de l'absolu, et c'est cela que Jésus a vécu pendant 40 jours. " Père où es-tu ? Comment vais-je commencer ce ministère public ? À quoi va-t-il correspondre ? Oui le Seigneur est passé par ces questions, en s'incarnant il a récapitulé nos propres questions, il les a traversées et a eu ces peurs, ces doutes. C'est à ce moment-là qu'arrive alors le diable, le diable qui est étymologiquement le diviseur ; ces moments où nous sommes divisés en nous, ces moments où nous sommes dans ce rapport dialectique entre : je crois - je ne crois pas,  je sais - je ne sais pas,  je veux - je ne veux plus. Oui cela nous le connaissons, c'est notre condition d'êtres divisés, séparés, c'est cela  le diable.

         Et c'est ce moment là où il va y avoir alors cette espèce de question, qui n'en est pas une, mais qui est  comme une sorte de doute qui est inoculé : " si Tu es le fils de Dieu."  Es-Tu vraiment le fils de Dieu ?  Nous qui avons été baptisés, nous portons cette révélation que tout homme, toute femme est enfant de Dieu, il est fils de Dieu, ce n'est pas le baptême qui me fait fils de Dieu ; mais par le baptême je rend manifeste cette qualité. Or quand Jésus entend le diable lui dire :" si Tu es le fils de Dieu", il fait écho à ces moments de doute que nous traversons, sommes-nous vraiment enfants de Dieu ? Dieu existe-t-il ? Sommes-nous les enfants du hasard ? Ou sommes-nous dans une inscription qui doit nous conduire à une relation ? Nous le traversons cela, ne nous le cachons pas, et si réellement nous sommes croyants il faut que nous ayons conscience de cette peur de la question qui nous torture et qui nous est renvoyée en miroir par des contemporains qui tous les jours nous disent : mais tu es croyant, tu crois au ciel, tu crois en Dieu ? Et alors nous cherchons vainement des arguments, et au fond de nous, quelle torture, quelle tempête, où allons-nous déposer notre foi ?  Et là, il y a ces trois moments essentiels : la question du pain, la question du rapport à la résistance et la question du pouvoir.

         La question du pain d'abord, nous la connaissons tous, c'est la question du matériel, j'ai peur de manquer, et dans cette peur du manque nous voudrions tous être dans un processus d'avoir au sein de notre société consumériste, subissant les publicités où le bonheur c'est d'avoir. Or en prononçant ces paroles, le bonheur " vient de cette Parole qui sort de la bouche de Dieu," autrement dit, Jésus nous dit : l'essentiel c'est de nous rappeler que dans tout événement il y a une signification à entendre. La question n'est pas d'échapper au manque, mais à travers le manque de l'affect, de la dignité, du travail, de la santé, de l'amour, de la spiritualité, de la culture, comment vais-je pouvoir réagir ? Quel sera mon chemin de construction ? La Parole de Dieu cela veut dire : tout manque devient un espace d'appel où je peux entendre une voix qui appelle. La Parole de Dieu ce n'est pas un parchemin de 2000 ans, la Parole de Dieu est dans ce manque que je traverse, que doit-je comprendre ? Que dois-je entendre ? Et quand l'Eglise nous dira que le carême est le temps de l'obéissance elle nous dit autrement, c'est le moment de l'écoute de la parole, car obéir veut dire aussi écouter. J'écoute dans le manque ce dont j'ai besoin.

         Il y a aussi ce deuxième moment. " Tu peux éviter les contingences du monde, tu peux éviter les résistances ". Oui, c'est ce moment où le diable propose à Jésus de se jeter du haut du temple, autrement dit les lois de la physique peuvent être éradiquées, il n'y a plus de résistance. Nous retrouvons là, bien sur, tout notre monde du virtuel que nous manipulons en permanence par l'ordinateur, par Internet, par la communication, qui nous font croire que le réel est toujours dans une possibilité de pouvoir triturer l'événement et d'en faire ce que nous voulons. Or la vie c'est de passer par des résistances, et, dans ces résistances, de faire l'expérience de ce qu'est la transcendance ; car la transcendance, mes amis, ce n'est pas d'être dans une stratégie d'évitement, j'évite le problème, mais la transcendance c'est de passer par ce qui résiste, parce que lorsque je passe par ce qui résiste, je me construis, je grandis. Je peux avoir vécu un accident, et dans cet accident comprendre, tout-à-coup qui je suis, et si j'évite toujours l'accident je vais m'endormir et je vais devenir un être apparemment vivant mais tellement mort à l'intérieur.

         Enfin il y a ce moment où le diable fait contempler tous les royaumes, c'est notre quête du pouvoir. Nous sommes tous des êtres de pouvoir, dans mon couple, dans ma famille, dans mon travail,, dans mes relations, dans ce que je possède par la pensée, par la culture. Le pouvoir ! Posséder ! Posséder l'autre : Je ne t'aime plus  car il y a tellement longtemps que je te connais... c'est le pouvoir, je crois posséder l'autre, je crois le détenir et croyant le détenir, alors je le jette et je passe à autre chose. Le pouvoir !  Or il n'y a qu'un pouvoir c'est le mystère, un mystère de l'indicible qui nous fait voir que tout est toujours possible autrement, et c'est cela que va nous annoncer la fête de Pâques. Voilà quels sont les trois espaces du combat, voilà quels sont les trois espaces de nos doutes qui nous brisent, et qui nous font  douter que nous sommes enfants de Dieu.  Si nous traversons cela, alors comme le Christ Jésus nous allons pouvoir dépasser cette dimension du diable en nous et vivre ce temps de la contemplation avec les anges, c'est-à-dire cette espèce de transparence, de liberté. Enfin je me suis défait de toutes mes peurs, enfin je suis un être libre, et cette liberté fait dire à St Paul, que dans toutes les tribulations de la vie nous allons pouvoir expérimenter le Souffle divin, l'Esprit Saint.

         C'est là où nous devons nous rappeler ce passage du Deutéronome où Dieu nous dit : " je ferai de vous un peuple nouveau, mais pour cela il faudra que vous vous rappeliez mes paroles et que vous les portiez chaque jour de votre vie."  C'est pour cela que nos frères juifs portent sur leurs vêtements, dans leurs cheveux, dans leurs maisons, ces versets de la Torah qu'ils manduquent chaque jour pour ne pas oublier. Faire mémoire de la Parole, c'est constamment se recentrer.

         Aussi, mes amis, en ce temps de carême nous allons faire un effort, pas seulement sur le fait de se priver de quelque nourriture, mais l'effort suprême, l'effort essentiel de dire que si nous sommes enfants de Dieu, cette Parole il faut que nous la replacions dans notre existence, et chaque jour, un seul instant, quelques minutes, prendre ce tout petit moment pour relire un passage, et par ce passage se rappeler que nous sommes orientés, ordonnés, reliés à un Autre, et par là sortir de notre ego. Créons-nous des peurs pour être véritablement dans cette reliance profonde avec le Père, et par le Père recevoir l'Esprit.

         Oui, si pendant 40 jours nous vivons ainsi, minute après minute, cette petite inscription de la Parole, qui vient d'en haut, dans notre existence ici-bas, alors je vous le dis, votre carême sera réussi. Nous deviendrons des lumineux, nous deviendrons des spirituels, et nous pourrons nous préparer à cette fête de Pâques et dire à nos frères et à nos soeurs qui n'ont pas de but en ce monde parce qu'on ne leur parle que de crises, parce qu'on leur dit que tout va mal, Leur dire que, c'est le temps de l'espérance, c'est le temps de la joie, c'est le temps de la lumière. Préparons-nous à cela et soyons véritablement dans cette écoute.

         " Écoute ô Israël, le Seigneur ton Dieu est l'Unique, tu l'aimeras de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton Esprit, chaque jour de ta vie.

Amen.