Paroisse Sainte Marie de Magdala

Un espace ouvert à tous à Sanary

Homélie du Père Pierre (Colombani) - dimanche 16 mars 2014 


Proverbes 3,  19 - 31 2

Thessaloniciens 3,  6 - 8

Luc 15,  11 - 32

  

En ce deuxième dimanche du temps de Carême, l’Eglise nous invite à méditer sur ce passage de l’Evangile du fils prodigue ; évangile que nous connaissons bien, mais que je nous invite ce matin, a réécouter en ayant conscience que le fils prodigue et le fils aîné, en réalité, ne sont pas extérieurs à nous, ce ne sont pas le bon et le méchant, mais ces deux personnages, que Jésus nous présente, sont à l’intérieur de nous, ils sont en nous. 

Si  nous écoutons bien, cette parabole de Jésus, et que nous entendons que ces deux personnages, ils sont nous, nous sommes étonnés par le fait que, au commencement, parce que l'un des fils réclame son héritage, cela provoque une division, une séparation, le père doit partager son bien.  Autrement dit lorsque nous sommes là à réclamer auprès de Dieu, nous pouvons nous couper quelque part et entrer dans un processus de division qui est celui d'un mouvement diabolique, ( diabolos,) faisant de nous sommes des êtres éclatés.  Mais réclamer n'est pas être simplement dans une prière, comme demander quelque chose à Dieu ; mais réclamer cela veut dire : j'ai droit.  l'homme est toujours à se positionner dans des droits. Et si il y a une expression dans le péché originel, c'est vraiment ce désir d'être en possession et non pas en partage. Car la réalité du péché originel, ce n'est pas simplement le refus de la connaissance, au contraire l'homme est appelé à connaître, mais à connaître avec, alors qu'au contraire, dans le chapitre 3 de la genèse, nous le savons, lorsque l'Ecriture va nous parler du péché, l'homme refuse l'être avec, il est dans le refus de l'altérité, il est replié sur lui-même. Le début de cette parabole du fils prodigue nous présente cela : réclamant son bien, réclamant son héritage, l’homme est dans le refus de l’altérité, il est replié sur lui.

Ainsi le fils prodigue va pouvoir partir manger son bien avec les prostituées, et le fils aîné s’enfermer sur son orgueil pensant être dans la droiture, dans la justice, dans le vrai chemin.  Et puis survient la faim. La faim qui nous rappelle que, en ce temps de Carême, si nous devons nous priver, ce n’est pas simplement parce que l’Eglise, comme toutes les religions, nous inciterait à le faire, mais en se privant nous refaisons cette expérience, nous faisons mémoire en nous que nous sommes des êtres affamés. Quelles sont nos faims ? Quelles sont nos faims véritables ?  Et là, ce fils prodigue qui a faim, a tout perdu : il a perdu l’héritage, et, dans sa faim, il est tellement bouleversé, tellement anéanti, qu’il en vient à envier ce que mange l’animal interdit, l’animal impur par excellence, le porc.

Ainsi, l’homme perd totalement sa condition d’élection. Non seulement il perd son humanité, mais il tombe dans l’animalité. Et cette animalité qui nous habite, va s’exprimer par la violence, cette violence dont parlait la première lecture, tirée du Livre des Proverbes. " Oui sois attentif à ne pas envier ton prochain " autrement dit, n’entre pas dans cette violence, violence qui te fait revenir à l’animalité : animalité dans l’économie, animalité dans la politique, animalité dans ce monde toujours en rupture, en séparation, en violence sous des formes tellement variées. Et là, parce que cet homme a faim, il va aller jusqu’au bout de la faim, et, là, il va trouver le sens de la véritable faim. Car, si dans l’inhérence à notre condition humaine, nous sommes des êtres faits pour la faim, c’est-à-dire des êtres manquants,  derrière ce manque, nous allons devoir plonger dans l’autre faim, celle du sens. Quel est le sens de ma vie ? Quel est le sens de mon chemin ? Celui qui a tout perdu ressemble tellement à ces moments où nous avons tout perdu : quand on perd de la dignité, quand on perd un être cher, son époux, son épouse, son enfant ; lorsqu’on perd son activité professionnelle ; lorsqu’on perd sa santé, lorsqu’on perd la vie qui s’en va peu à peu dans la vieillesse, voici que perdant tout, j’en arrive alors à me poser la question du pourquoi. Quel est le sens ? Pourquoi suis-je venu ? Pourquoi la vie ? Pourquoi la mort ? Pourquoi ? Et là, réellement se produit la véritable métanoïa, se produit ce retournement, se produit cette conversion, le fils reconnaît qu’il est l’enfant du Père.

Mes amis, le temps de Carême, c’est vraiment  ce moment où nous devons faire mémoire, non seulement de cet héritage, que parfois nous dilapidons, mais faire mémoire que nous sommes aimés au-delà de tout, que nous ne devons pas nous juger, que nous ne devons pas nous condamner, nous croire terminés, mais que toujours il y a cette possibilité de rebondir, que nous sommes aimés au delà de tout et comme ce fils prodigue va se relever pour repartir vers le père en disant : " je ne suis pas digne."  Oui, nous sommes invités à repartir. Mais surtout ne pas dire que nous ne sommes pas dignes, car celui qui va dire " je ne suis pas digne " va entendre ce père qui lui dit : " remettez lui la robe des noces"  Ainsi, avec le Père nous sommes toujours dans le relèvement, dans un mouvement résurrectionnel, car la résurrection, ce n’est pas simplement à la fin du monde. La résurrection, ce n’est pas simplement à la fin de notre vie, mais ce mouvement résurrectionnel, il est pour maintenant, pour ce chemin, et  je dois le reconnaître dans le retournement intérieur. Quand je vois que, malgré mon vieillissement, je suis encore capable de faire ce petit quelque chose ; que dans ma santé défaillante, il y a encore cette possibilité qui m’est offerte ; que dans le deuil qui m’étreint, qui m’est épouvantable, j’entends l’autre voix qui me dit le possible d’un ailleurs ; que dans ces moments où titube le couple ou la famille, il y a encore des traces d’un recommencement d’amour.  Que ce mouvement résurrectionnel, c’est réellement cette vie qui vient cogner à la porte de notre conscience, à la porte de notre humanité pour nous dire : allez ne te décourage pas, il faut repartir, il faut rejaillir, recommencer, tout est possible, relève toi, talitakou mi, relève toi, jeune fille, comme disait l’Evangile.

Et là, alors, il y a cette autre partie de nous-mêmes, qui risque de juger. Cette partie qui a résisté, cette partie de nous qui s’est dite juste, qui s’est dite droite, fidèle, et cette partie va juger, non seulement ces moments où nos avions été infidèles et où nous aurions tendance à nous décourager, mais elle va juger aussi à l’extérieur, le frère, la sœur. Et entendant la musique, (c’est-à-dire, entendant cette invitation à retrouver le mouvement trinitaire, le mouvement du Père, du Fils, du Saint Esprit qui nous remet dans la vie.) Le Fils, aîné, cette partie de nous, résiste et dit : " ce n’est pas juste. "  Qui peut juger ? Dieu seul peut juger. Ce qui est important, c’est de retrouver la vie. Ainsi la foi chrétienne n’est pas une religion de la condamnation, la foi chrétienne n’est pas une morale du bien et du mal, la foi chrétienne est un chemin de vie qui nous remet en vie. Qu’allons-nous attendre au cours de  ce chemin de Carême ? Nous attendons, dans ce mouvement résurrectionnel, de toucher le Ressuscité, et ainsi de pouvoir vivre nous-mêmes comme des ressuscités.

Alors, au cours de ce Carême, véritablement, mes amis, dans notre prière, dans notre jeûne, dans notre partage, ne posons pas des actes d’obligation, le Carême nous impose de prier, de jeûner, de partager, mais chaque fois que nous prions, soyons dans cette joie de contempler Celui qui nous dit : autrement est possible, ton chemin est ouvert, le chemin résurrectionnel. Dans le jeûne que nous allons faire, soyons dans la joie de nous délivrer de tout ce qui nous emprisonne, car il ne s’agit pas simplement de  se priver de telle ou telle nourriture, mais nous devons nous priver de ces nourritures qui nous empêchent d’être libres. La véritable nourriture, qui nous empêche d’être libres, c’est l’illusion de l’orgueil,  l’illusion du matériel,  et l’illusion de l’enfumage qui toujours nous met dans un possible par nous-mêmes ; alors qu’en réalité, le possible, c’est d’être dans la confiance en Dieu, en s’en remettant à Lui et en vivant,  l’être avec,  la communion ; et par là, l’Eucharistie, et par là ce sacrement magnifique du pardon, de la réconciliation. Enfin, lorsque nous partageons, nous ne faisons pas simplement un acte de charité, au sens le plus désuet qui soit, c’est-à-dire l’aumône, mais lorsque nous partageons, soyons dans la joie de l’être avec le frère, car, lui comme nous, il vit cette rencontre avec le Seigneur et il est le temple de l’Esprit Saint. Et j’ai besoin de lui pour aller vers moi-même.

Ainsi ce fils prodigue et ce fils aîné qui se battent au plus secret de nos cœurs, au plus secret de nos âmes, au plus secret de nos corps, nous devons les réconcilier, car c’est notre humanité qui hurle en nous. Et ne disons pas – le monde va mal- il y a tout ce monde qui va mal, il y a la Crimée, il y a la Syrie, il y a la crise, tout cela n’est que l’extériorité de ce qui se passe au plus profond de nous. Et si nous ne soignons pas cet être de l’intérieur, alors l’extérieur nous renverra toujours ces violences.

Ce temps de Carême, mes amis, c’et vraiment le temps de la conversion, dans la joie,  dans l’espérance, et, espérance et joie, en étant tendus sur ce chemin résurrectionnel, tendus vers Celui qui nous dit : "oui, je suis le Père et depuis toujours, je t’ai espéré."        

Alors, entendant cette parole, nous pourrons être comme le fils prodigue et revêtir le vêtement des noces.               Amen.