Paroisse Sainte Marie de Magdala

Un espace ouvert à tous à Sanary

Homélie du Père Pierre (Colombani), Ascension - jeudi 9 mai 2013 


Apocalypse 7,  9 - 12

Actes des Apôtres 1, 1 - 11 

Luc 24;  36 - 53


         Comment entrer, frères et soeurs, dans ce mystère de l'Ascension de Notre Seigneur ? Est-ce pour nous une sorte de mythe sorti des poussières du temps des religions ? Comment appréhendons-nous cette fête de l'Ascension ?

         Je pense que, pour entrer dans la profondeur de ce mystère qui se dévoile à nos yeux, il faut revenir d'abord sur le commencement de la création de l'homme. En effet la Bible nous dit que Dieu a créé le monde et il y a un mot pour introduire cela, c'est le mot bereshit, qui ne veut pas dire commencement mais qui veut dire surgissement. Dans le surgissement de la création que se passe-t-il ? Dieu le Créateur, le Tout-Puissant, Dieu l'Innommable, Dieu l'Eternel se retire. Le retirement de Dieu au moment de la création est un événement tout à fait étonnant qui nous renvoie précisément au sens de l'Ascension de notre Seigneur. Car effectivement, au moment où Il a tout créé, au moment où Il pourrait être glorifié, au moment où Il pourrait apparaître comme l'évidence de la puissance, Il se retire. Et se retirant, il met ainsi cette création en mouvement de questionnement : Qui es-tu ? Où es-tu ? Pourquoi sommes-nous ? Et dans ce retirement il va permettre un chemin de rencontre, un chemin d'alliance, un chemin d'amour. Ce n'est pas pour rien si toute la Bible est traversée par cette thématique de l'amour, qui n'a rien d'un bon sentiment mais qui est véritablement cette élévation de la créature vers son créateur : Où es-tu ? Qui es tu ? Qui sommes-nous ?

         Et là alors nous pouvons entendre l'épître aux Hébreux, cette deuxième lecture qui nous dit que le Christ est le grand prêtre par excellence, c'est-à-dire véritablement celui qui va offrir cette création à son créateur. Dans ce mouvement nous retrouvons le sens même de ce qui est proposé à la création depuis les commencements du monde, c'est-à-dire être offert, être ouvert, être dans cet appel incessant : " Seigneur où es-tu ? "  Mais Dieu lui-même nous pose la question : " Adam où es-tu ? "  Où sommes-nous ?  Cette fête de l'Ascension nous ramenant à ce retirement de Dieu, nous raconte une histoire de saisissement, d'enlacement, d'amour. Dès lors, au moment où le Seigneur va s'élever vers le ciel, il ne nous abandonne pas,  mais il réactive ce mouvement de dessaisissement, ce mouvement où Dieu, se défaisant de sa création, nous fait comprendre que désormais la communion avec Lui n'est pas une communion dans une possession, " je sais qui est Dieu !" mais au contraire cette communion avec Lui devra se faire dans une recherche inlassable. Le retirement de Yahvé au premier testament, et le retirement du Christ au moment de l'Ascension, nous posent donc la question : " Que crois-tu ?  Quelle est ton espérance ? "

          Et là, les Actes des Apôtres nous rapportent alors ces paroles étranges des anges venus visiter ces premiers chrétiens, ces témoins de ceux qui avaient foulé la terre de Palestine avec le Seigneur et qui voulaient se l'approprier : " Reste avec nous ! Reste avec nous ! " mais Il s'élève, et ils restent là à regarder le ciel, les anges leur disant : " mais qu'avez-vous à regarder le ciel ? "  Car, dans ce retirement, ce qui nous est révélé c'est que le ciel a visité la terre, et que le ciel ce n'est pas un ailleurs hypothétique, mais que le ciel est dans chacune et dans chacun de nous, et que désormais ce Christ, qui intercède auprès du Père, ce Christ est là en chacun et en chacune de nous, et donc c'est en chacun et chacune de nous que se joue ce rapport entre la terre et le ciel et qu'il y a donc ce mouvement ascensionnel. Nous sommes désormais des êtres ascensionnés au plus profond de nous-mêmes, car le Christ, intérieur en nous, nous tire de notre Adama, de notre terre, pour nous mener vers notre propre ciel. Lui, s'étant retiré de manière physique et personnelle nous permet, à chacune et à chacun de nous, de devenir des Christ, donc d'entrer dans ce mouvement sacerdotal. Nous devons désormais offrir cette création en étant cette terre et ce ciel, en étant cette communion, incarnée en chacune de nos personnes. À condition de faire mémoire, à condition de faire anamnèse, mémoire comme va le faire le Seigneur dans l'Évangile de saint Luc que nous avons entendu : " il fallait que le Seigneur souffre, il fallait qu'il meurt pour ressusciter. " Il leur fait ce rappel, cette mémoire, il les a introduits dans ce que l'on appelle le kérygme des apôtres, le coeur de la foi. Et dans cet événement alors nous pouvons comprendre en quoi nous sommes appelés à devenir, chacune et chacun d'entre nous, des Christ. Non pas un habillage cultuel, non pas une religion, mais des êtres investis, des êtres nouveaux qui, tout à coup, réalisent ce qu'a été le projet de Dieu au commencement des temps dans ce surgissement, dans ce bereshit. Des êtres debout qui sont prêts à accueillir ce qui leur sera donné : " le Saint Esprit. Le souffle divin. la puissance de vie ."  Ce que l'on va appeler à Pentecôte le Souffle de Dieu.

         Ces mots, frères et soeurs, peuvent paraître étranges, même éthérés, lorsqu'on voit la situation de notre monde, une fois de plus on peut se dire que la religion veut faire rêver l'homme. En réalité nous sommes loin des rêves, mais nous sommes dans la question essentielle : Quoi que tu fasses, quoi que tu dises, que tu sois heureux, malheureux, riche, pauvre, quel est le sens de ton chemin ?  Et si nous n' entrons pas dans la profondeur de ce mystère de l'Ascension, nous ne répondrons pas au sens profond de notre venue sur cette terre. L'Ascension est bien là pour nous rappeler que notre pèlerinage sur terre est un pèlerinage qui décline la vie en termes de chemin, de rencontre vers Celui qui toujours nous appelle à nous élever au plus haut de nous-mêmes.

         Au moment où l'on peut perdre un être cher nous comprenons à quel point la corporéité est importante pour incarner ce chemin-là, mais que cette corporéité n'est pas tout de ce que nous sommes, nous sommes la vie qui vient du Vivant ; et nous sommes le souffle de la vie qui vient du Souffle vivant. Nous sommes les enfants de l'Eternel parce que l'Eternel est inscrit en nous par cette étincelle de vie. Aussi, comme l'ont dit les anges, ne soyons pas là à regarder le ciel, il n'existe pas, le ciel est en nous, la divinité est en nous. Par cette fête de l'Ascension il nous est proposé de prendre pleinement possession de notre existence comme le temps où nous allons pouvoir témoigner d'un Indicible qui nous dépasse. C'est pour cela que nous avons commencé cette divine liturgie en chantant : " C'est à nous de prendre sa place aujourd'hui." Non pas qu'il soit absent, il s'est retiré , mais dans ce retirement il nous rend responsables de sa présence.

         Mes amis, par cette fête de l'Ascension nous retrouvons aussi le sens de la fête de l'Eglise car l'Eglise n'est pas une institution, l'Eglise n'est pas une religion, l'Eglise c'est cette corporéité nouvelle qu'il nous faut découvrir les uns les autres ; il nous faut entrer dans ces temps nouveaux dont parle saint Paul et là véritablement nous pouvons vivre comme des ressuscités au milieu de la décomposition d'un monde qui ne sait plus où il va. Nous sommes inscrits dans cette vérité de l'amour qui nous fait comprendre que notre existence n'a de sens qu'en répondant à l'appel irrépressible de Dieu.  Bonne fête de l'Ascension à chacune et à chacun, et puissions-nous toujours vivre comme des êtres ascensionnés pour contempler la gloire de Celui qui aujourd'hui nous dit : " Avec vous je suis inscrit dans l'histoire jusqu'à la fin des temps "      

Amen.