Paroisse Sainte Marie de Magdala

Un espace ouvert à tous à Sanary

Homélie du Père Pierre (Colombani) - dimanche 9 mars 2014 


Genèse 2, 7 - 9. 3, 1 - 7a

Romains 5, 12 - 19

Matthieu 4, 1 - 11


Les textes de ce dimanche ont été tellement travaillés, sillonnés, que nous les connaissons quasiment par cœur, mais pourtant, ce matin, ils viennent nous interroger dans la modernité de notre histoire de ce XXIème siècle.

Il y a d’abord l’évocation de ce que la Tradition a appelé le péché originel. Au chapitre 3 du livre de la Genèse, voici qu’Adam et Eve sont tentés par cette figure symbolique du serpent, être mystérieux qui surgit et qui vient dire qu’au fond, " mangez de ce fruit de l’arbre de la connaissance car Dieu vous cache la connaissance ". Contrairement à ce qui a pu être dit par les détracteurs de la foi, il n’y a pas là un texte qui conduirait à l’obscurantisme qui consisterait à refuser la connaissance, mais au contraire, il y a toute cette pédagogie divine pour nous amener à assumer une connaissance au fur et à mesure de notre état de conscience. Car là nous voyons à quel point Adam et Eve vont être dans ce saisissement, ils connaissent, mais que connaissent-ils ? Ils connaissent leur nudité. Autrement dit, ils sont affrontés à l’état de finitude de l’humanité. Oui, nous sommes des êtres finis, à partir du moment où nous naissons, où nous mourrons nous sommes dans la contingence d’une histoire, entre un commencement et une fin, et tout ce que nous allons déployer, toujours va nous faire buter face à cette finitude au travers de nos vies de couple, de famille, de nos activités les plus diverses, de nos responsabilités, toujours nous allons toucher à l’état de la finitude, au moment où nous basculons, au moment où nous nous trompons, au moment où nous ne savons pas, et là nous touchons à ce qui est, en nous, la nudité. Et cette nudité nous fait peur. Et le compagnonnage de Dieu est là pour nous dire : " n’ayez pas peur " Et si, au départ, le Seigneur nous dit : " ne touchez pas au fruit de cet arbre,", c’est parce qu’il savait que nous n’étions pas en capacité d’assumer cet état de finitude.

Tel est donc le projet de Dieu : nous amener à comprendre que l’état de nudité n’est pas un état de perdition, d’abandon, mais l’état par lequel il va falloir que nous fassions alliance, confiance. Et si toute la Bible est bâtie autour du thème de l’Alliance, c’est pour nous amener à comprendre que, par cette nudité, le Seigneur veut nous faire entendre que toute notre condition c’est d’entrer dans un acte d’amour. Quand je suis nu, quand je suis dans ma fragilité, je m’en remets à un autre. Et cet autre, c’est Dieu, c’est le Tout Autre, c’est celui qui me dit l’autrement de l’histoire possible, toujours pouvoir repartir, recommencer, rien ne peut me blesser. Cette nudité, c’est donc cet état d’abandon. Me fais-tu confiance ?

Tel va être tout le déroulement de l’Histoire Sainte. Et St Paul, dans son épître aux Romains, ne nous dit pas autre chose. Oui par la faute d’un seul la mort est venue dans le monde, par la faute d'un seul, autrement dit par cette dimension qui, en nous, n’arrive pas à assumer cet état de nudité, cet état qui fait qu’à un moment donné, je crois que mon couple est perdu, que ma famille n’en peut plus, que dans mon travail, je ne sais plus ce que je fais réellement, je perds le sens, je perds l’espoir, je pers le chemin. Et par un seul, tout est rétabli, le Christ. Mais quel Christ ? Allons-nous simplement nous laisser emporter dans une forme de gouroutisation de Jésus, ou à travers Jésus, allons-nous entendre qu’il nous dit : " Je suis le chemin, la vérité et la vie " autrement dit : je suis celui qui vous fait découvrir en vous-mêmes, ce Christ, cet être intérieur, celui qui a reçu l’onction de l’Esprit Saint pour vous relever. En réalité, la faute d’un seul, alors nous la portons car nous sommes cet Adam et par un seul le salut est apporté, nous le portons, le Christ ressuscité, car Il est déjà ressuscité et toute notre liturgie est là pour nous l’imprimer, pour nous le rappeler, pour nous le modeler, pour nous le travailler, pour le faire surgir.

Alors arrive cet Evangile des tentations.

Les tentations, c’est d’abord une notion fondamentale, Jésus a faim. Jésus, en tant que Christ, est celui qui va traverser la faim, autrement dit, il va assumer cet état de nudité, cet état de finitude, l’état qui fait que comme à Cana, où ils manquaient de vin, il nous dit, c’est votre condition humaine, vous ne pouvez pas faire autrement que de manquer. Parce que c’est à travers le manque que vous ne devez plus vivre comme une damnation, que vous ne devez plus vivre comme une condamnation, que vous ne devez plus vivre comme un abandon de Dieu, que vous ne devez plus vivre comme une shoa, comme un silence de Dieu, c’est au travers de ce que vous vivez difficilement, oui ce manque, c’est à travers lui que vous allez pouvoir entendre l’appel de celui qui vous dit l’autrement possible de l’histoire et donc tout le sens de la recréation.

Première tentation " voici, de ces pierres tu peux faire des pains. "  Oui, le matérialisme, la question matérialiste, ce monde hédoniste qui est le nôtre, la facilité au travers de ce que nous pouvons acquérir, pouvoir croire que nous pourrions échapper à la question de la finitude par l’acquisition des biens, c’est tout le sens de l’idéologie du capitalisme, du libéralisme, du marxisme, du collectivisme, quelles que soient les formules, les propositions ; croire que l’homme par l’homme pourra arriver à répondre, à résoudre cette question de la finitude par l’acquisition de biens, quels qu’en soient les domaines au plan politique, au plan culturel, au plan économique, au plan religieux ; acquérir, la possession du pouvoir par la chose, la chose matérielle, intellectuelle, spirituelle, la chose. Or, il n’y a qu’une chose, c’est celle de Dieu, et voici que la réponse de Jésus nous ramène à l’essentiel, " tu ne te nourriras que de la Parole de Dieu." Bien sûr, il ne s’agit pas de l’entendre comme ce vieux parchemin qu’il faut manduquer.  Mais au-delà, la Parole de Dieu, c’est cet échange avec autrui, mon frère, c’est cet échange avec mon Seigneur, le Tout Autre, c’est cet échange par la prière qui me fait entendre que c’est là au travers de la communion, de l’amour avec les uns et les autres que je vais être nourri de l’essentiel et que ce manque que j’expérimente m’appelle à déployer tous les possibles par l’intelligence humaine, par le cœur humain, par le savoir faire humain, pourvu qu’il soit orienté vers son Seigneur.

Puis il y a cette deuxième tentation " jette-toi en haut du temple " autrement dit, sers-toi de la religion, sers-toi de Dieu pour être dans une instrumentalisation de Lui et échapper aux lois de la physique, de la contingence. Et là le Seigneur nous ramène à l’essentiel : " oui tu ne tenteras pas ton Dieu," autrement dit, c’est à travers ce qui apparaît comme difficile que va se jouer cette alliance. Je n’échappe pas aux lois de la nature parce que, dans cette nature, celui qui est le maître de la nature vient me répondre, et je fais alliance avec lui, et je danse l’amour avec lui, et tout ce qui était vécu comme difficile devient le moment où je peux me dépasser et dans ce dépassement je touche à la transcendance, car la transcendance, c’est passer au travers de ce qui apparaissait comme impossible et qui tout à coup me fait vivre l’altérité absolue.

Et enfin, la troisième tentation. " Regarde tous ces royaumes, tu pourras les dominer si tu m’adores. " C’est la tentation du pouvoir : dominer. Dominer, dominus. Il n’y a qu’un seul seigneur, mon Seigneur. Qui pourrait dominer ?

La domination, c’est ce qu’il y a de pire en nous, la domination de l’orgueil, croire que par nous-mêmes, nous pourrions être et arriver, alors que toute notre destinée est une destinée de communion. Quand Jésus nous dira : " je vous donne le plus grand commandement  : Aimez-vous comme je vous ai aimés," ce n’est pas du sentimentalisme, ce n’est pas de l’émotion, c’est cet arrachement de l’être égotique pour vivre l’être en alliance, l’être donné, l’être qui reçoit, l’être qui lave les pieds, l’être qui se laisse laver les pieds aussi.

Voici mes amis le programme dans lequel nous sommes immergés pour ce temps de carême. Ce n’est pas simplement de dire : nous allons jeûner, nous allons prier, nous allons faire l’aumône. Bien sûr que cela passe par cela, mais ce n’est pas un simple effort ; la question, c’est de nous retourner, la métanoïa, le retournement, nous retourner pour aller à cet essentiel, c’est-à-dire au cœur même de ce qui est pour nous si douloureux, si difficile, entendre que Dieu nous appelle à vivre cette authenticité de la vie.

Quand on nous dit de jeûner, oui, jeûnons de tout ce qui pourrait nous faire illusion, et  ce n’est pas simplement de se priver de quelques gâteaux, gâteries, chocolat ou je ne sais trop, mais c’est jeûnons de tout ce qui va faire que nos yeux ne voient pas, nos oreilles n’entendent pas, notre être ne respire pas. Jeûnons de tout cela, prions, prions cela veut dire, soyons reliés, soyons dans cet être d’alliance.

Oui, soyons en communion et enfin partageons en faisant l’aumône, cela veut dire soyons dans une foi qui devient éthique, soyons dans une foi qui devient sacrement, dans une foi qui devient visage, dans une foi qui devient manifestation, car si tu dis que tu crois, mais que tu ne vis pas ce que tu crois, alors vaine est ta foi, ce que dira St jacques dans son épître.

Voilà le chemin du Carême. C’est dans ce chemin là que nous nous préparons à monter vers Pâques. Ce n’est pas un chemin où nous aurons les visages tristes, ce n’est pas un chemin où nous allons nous battre la coulpe, c’est un chemin d’espérance, un chemin où nous serons des êtres debout, marquant notre espérance dans un monde qui semble devenir fou, oui des êtres debout parce que reliés, debout parce que animés, debout parce que inspirés, debout pour se préparer à vivre ce grand temps, le temps de la recréation, le temps de la Résurrection, le temps où nous pourrons dire « mon Seigneur et mon Dieu ».

Préparons-nous à ce temps. et pour cela, vivons ce carême comme le combat pour regarder la nudité comme le temps où nous sommes dans la vérité face à Dieu.

Amen