Paroisse Sainte Marie de Magdala

Homélie du Père Pierre (Colombani) - dimanche 5 octobre 2014


Qui donc est mon prochain ? À la place de ce thème sur la fraternité on aurait pu prendre aussi bien, pour cette année pastorale, cette question: " qui est effectivement mon prochain " ? Par cette phrase nous pouvons résumer tout le thème de la fraternité, et si il y a fraternité quelle en est l'origine ? Quelle en est l'essence, quel en est le lieu, la source, qui fait que nous puissions-nous dire : frères et soeurs.


Saint Paul dans sa deuxième épître aux Corinthiens à des paroles plus dures par rapport à ses frères, car il parle de la loi, de la loi qui dans sa lettre tue, et il parle de la mort en Esprit qui donne vie. Autrement dit, nous ne pouvons pas en rester simplement à des préceptes qui mettraient Dieu à l'extérieur mais il va falloir que cette loi devienne vivante, qu'elle devienne notre chair, notre corps, notre histoire, le nöus.


Ainsi l'Évangile de saint Luc ce matin nous ramène au rivage du bon Samaritain. Je ne sais pas si vous avez bien écouté la lecture de l'Évangile, mais Jésus précise, parlant du lévite et du prêtre, qu'ils passaient de l'autre côté. Nous qui sommes Chrétiens, nous savons que le coeur de notre foi c'est la Pâques, ( a pescha, le passage ), il nous faut passer, mais de quel côté ? Or le prêtre, le lévite passent de l'autre côté, ils ne vont pas du côté de la convocation, mais ils vont du côté de la provocation, de la loi dans sa prescription. Ce n'est pas qu'ils soient méchants, ce n'est pas qu'ils soient indifférents ou qu'ils manquent d'humanité ; mais dans la loi il est écrit qu'un homme qui a été roué de coups, qui est blessé et ensanglanté est impur, et dans son impureté on ne peut pas l'approcher. Si on veut être dans le règlement, si on veut être pur il faut se séparer de cet homme impur. Ainsi, la loi qui cherchait à faire entendre à l'homme le sens d'une vie pure, c'est-à-dire une vie qui s'approche de la source divine est complètement détournée, il est offert une occasion de ne pas s'intéresser au frère, qui en tant que dépositaire de la vie est sacré, puisque tout homme, dans ce qu'il est porteur de vie est sacré, en tant qu'il reflète la vie qui vient de Dieu. Et tout cela est complètement oublié, éliminé au nom de la loi, de la loi en ce qu'elle peut être perçue dans sa lettre et non pas dans l'Esprit. 


Et Jésus, voulant répondre à ce docteur de la loi qui l'interroge et lui demande : " qui est mon prochain " ? revient sur ce coeur de la loi qu'il vient de dire de façon étonnante puisque ce docteur dit :" tu aimeras ton Dieu et tu aimeras ton prochain ". Pourquoi y a-t-il ce rapport entre Dieu et le prochain ? Ce n'est pas un rapport de morale : ( parce que tu crois en Dieu il te faut aimer ton prochain ) ; mais c'est un rapport ontologique : comment vais-je trouver Dieu si je ne suis pas dans la vie, si je ne suis pas dans le rapport au vivant, et donc la loi ce n'est pas quelque chose en extériorité, mais tout à coup cela nous amène à comprendre que l'événement est le lieu où Dieu nous parle, et ce prêtre, ce lévite qui passent à côté de l'événement, ( cet homme qui a été battu ), ils passent de l'autre côté et ne voient pas, ils ne sont pas dans la Pâque, ils n'iront pas de la mort à la vie, ils vont de la mort à l'esclavage. Et la loi devient esclavage. 


Ainsi, mes amis, ce n'est pas parce que nous disons " je crois " que nous sommes libérés, pour être libéré encore faut-il trouver le Vivant, le Christ, le Ressuscité.


Dans la première lecture que nous avons entendue ce matin, tirée du livre d'Isaïe, il est question de ce que : toutes les nations seront rassemblées dans le peuple élu, rassemblées dans l'Israël. Ce rassemblement signe donc la capacité à comprendre que tout événement humain, s'il est vécu dans sa densité, devient le lieu de la question : vois-tu ton prochain ? Et si tu le vois, vois-tu Dieu qui te parle ?


Nous sommes, mes amis, dans une époque troublée : des gouvernements s'effondrent et se recréent dans la fragilité, les crises économiques, des pays en guerre, la violence partout. Je peux me dire : je me bouche les oreilles, je ne veux plus entendre parler de ce monde, les nouvelles vont mal, je cherche ce Dieu qui va me permettre d'oublier tout cela, qui va me mettre en anesthésie par rapport à tout cela. Si nous croyons cela, mes amis, nous serions comme le prêtre, comme le lévite, nous passerions de l'autre côté en disant : surtout, que je puisse oublier ce monde et aller vers la pureté de Dieu. La pureté de Dieu nous oblige au contraire à faire comme cet homme qui, apparemment n'est pas un connaisseur de la loi, mais qui, touché par la compassion est allé vers celui qui était blessé. Aller à Dieu, mettre sa foi en Dieu, c'est aller vers l'homme et quand le Pape François dit : " je crois en l'homme ", il ressaisit toute la tradition chrétienne. Comme le dit aussi le Patriarche orthodoxe qui, aujourd'hui, nous rappelle fondamentalement qu'il croit en l'homme à travers la création et par l'écologie. Nous ne pouvons pas dire : je crois en Dieu, si nous ne croyons pas en l'homme. Pas en l'homme dans sa folie, pas en l'homme dans tout ce qu'il peut faire de mauvais, mais en l'homme dans tout ce qu'il porte de blessé, et de cette blessure va pouvoir naître la fraternité, le lieu où nous allons retrouver notre prochain, le lieu où nous allons pouvoir vivre l'amour, le lieu où s'épanouira cet amour en la présence de l'amour de Dieu. En Dieu, avec Dieu et pour Dieu. Saint-Paul dit dans son épître : ce n'est pas moi qui vis cet amour, mais c'est Christ qui en moi vit cet amour, et je deviens tabernacle du Christ, présence du Christ, manifestation du Christ, incarnation du Christ. C'est là où nous sommes convoqués. 


Aussi, mes amis, ouvrant cette année pastorale, prenons à coeur cette grande question : " qui est mon prochain " ? Et comme le bon Samaritain allons sur les routes de notre histoire, n'ayons pas peur d'aller rencontrer l'autre quel qu'il soit, passer vers lui pour vivre cette Pâque et ce rendez-vous de Dieu.


Alors nous serons dans le temps de Dieu, nous serons dans le temps de l'espérance, notre foi ne sera pas vaine, alors comme le dit Paul : la loi deviendra chère car elle aura pris chair dans notre coeur. Amen.